Je suis une très ancienne lectrice de la bibliothèque Marguerite Durand et celle-ci a compté et compte encore beaucoup pour moi.

Je l’ai connu sous les combles de la mairie du Ve quand s’en occupait alors une conservatrice qui était une passionnée des Soroptimist clubs qu’elle faisait découvrir à chaque lectrice (lectrice et non lecteur car la plupart des usagères était des femmes). Etre sous les combles avait certes un charme mais la bibliothèque manquait de place et de visibilité. Son déménagement à Melville a donc été une bouffée d’air et elle y a très bien fonctionné. J’ai continué, bien sûr, à la fréquenter. Je travaillais alors sur le pacifisme au féminin entre les deux guerres, avec parfois quelques écarts gratuits vers d’autres sujets (j’ai ainsi dévoré Sorcières par pur plaisir). La BMD a été pour cela irremplaçable : par son fonds de livres et brochures , par ses dossiers documentaires uniques en leur genre, par des pièces rares et aussi parce que ces pièces n’étaient pas noyées dans des fonds plus importants se déclinant évidemment au masculin. J’insiste sur les dossiers documentaires car ils constituent une des ressources essentiels de la BMD et leur constitution a, en soi, une histoire intéressante. Par la compétence aussi de son personnel, capable de donner conseils et pistes de recherche. Ce qui a présidé à sa création, voulue par Marguerite Durand, reste toujours valable : donner les conditions de possibilité d’une mémoire au féminin, sortir les femmes de l’oubli, leur restituer leur place au soleil. Qu’il s’agisse d’histoire des femmes ou d’histoire genrée, il y a, aujourd’hui comme hier, nécessité à mettre en avant une documentation au féminin. Nécessité pour aller contre l’oubli, nécessité pour donner une place à une minorité (même numériquement majoritaire). Aujourd’hui où les minorités, justement, tentent de construire leur mémoire, à côté des mémoires dominantes, comme le faisait déjà Marguerite Durand, il semble bien que ce serait aller contre le courant que de rendre invisibles les fonds de la BMD, en les intégrant à des ensembles plus vastes et surtout moins spécifiques.

Qui se serait par exemple intéressé à Madeleine Vernet , de la ligue des mères et des éducatrices pour la paix s’il n’y avait pas eu la BMD ? qui se serait intéressée à Jeanne Alexandre – considérée ailleurs comme la femme de Michel – sans la BMD ? qui se serait intéressé aux premières féministes ? A des écrivaines souvent méconnues même si elles avaient eu, en leur temps, leur part de succès ? aux femmes de sciences ? Les exemples sont nombreux. Si la BMD a été créée par une militante féministe, elle est dorénavant le gage nécessaire et scientifique de thématiques historiennes longtemps marginalisées. L’histoire des femmes, l’histoire du genre , l’histoire genrée ont encore en France beaucoup de chemin à faire, ne serait-ce que par rapport aux universités américaines. Garder à Marguerite Durand sa visibilité, son caractère original ne peut qu’être une incitation bienvenue pour étudiant-e-s, chercheur-e-s ou simples curieu-se-x. La Bibliothèque Marguerite Durand est, aussi, un lieu de mémoire, non pas la mémoire triomphante de la nation mais de celles qui en furent longtemps exclues : lieu de mémoire de femmes, et du féminisme.

Françoise Blum, lectrice, Ingénieure CNRS

 

(Photo: Pixabay / CC0 Creative Commons / Libre pour usage commercial / Pas d’attribution requise)

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